Caetano Veloso est sans doute devenu l'un des deux musiciens brésiliens les plus respectés dans le monde. Auteur-compositeur-interprète de grand talent, il est de la race des Frank Sinatra et des David Bowie, le soleil en plus.
Interviews
Interview écrite de Ricardho Pessahnha et Carla Cintia Conteiro, auteurs de la biographie de Caetano Veloso, collection voix du monde.
Passionnée de musique et grand connaisseur de celles de son pays le journaliste et enseignant brésilien Ricardho Pessahnha est déjà l’auteur d’un ouvrage de référence intitulé « le son du Brésil », pour cette biographie de Veloso il a fait équipe avec l’écrivain traductrice Carla Cintia Conteiro. Il nous parle avec passion du sujet de leur œuvre commune.
Votre réaction lorsque l'on vous a proposé d'écrire cette biographie ?
CARLA: J’ai été très honorée, du fait de la grandeur et de l’importance de l’artiste. Caetano fait partie de ma vie depuis que je suis née. J’ai toujours entendu ses disques à la maison, chez mes parents, et c’est la que j’ai appris à apprécier et à louer son travail. Quand je suis partie vivre seule et que j’ai commencé à changer mes disques vinyles contre des CDs, le premier que j’ai acheté fut Chico & Caetano ao vivo (1972). La musique de Caetano a toujours été partout… elle venait de la radio, de la télévision, du cinéma. De fait, écrire une biographie de Caetano signifie aussi, d’une certaine façon, écrire un petit peu de ma biographie, écrire à propos de la bande originale de la vie brésilienne de ces quarante dernières années…
RICARDO: Au début, je fus effrayé. Caramba, écrire une biographie de Caetano Veloso, c’est comme écrire sur Pelé ou Ghandi : une énorme responsabilité. Pour moi, l’homme est important tel que je l’ai connu à la TV, avant le succès, participant à des programmes où il faisait montre d’une immense culture musicale ; il est important pour toute la culture brésilienne comme musicien et aussi (peut-être principalement) comme provocateur. Je me souviens des shows de l’artiste comme d’expériences fantastiques. Je me souviens en particulier du concert de l’album Bicho (1977) au cours duquel, alors que la dictature faiblissait mais restait toujours bien présente, à une époque à laquelle il n’était pas très politiquement correct d’être joyeux et où les intellectuels préféraient une posture austère et sérieuse – arguant qu’ils avaient des compagnons emprisonnés ou exilés – Caetano, qui rentrait tout juste du Nigeria, présenta le manifeste Odara, invitant tout le monde à danser et à chanter parce que « le chant et la danse feront bouger les choses ». Et pour ce concert, il fit retirer les chaises du théâtre Carlos Gomes de Rio, pour que tout le monde puisse danser. Il était accompagné pour l’occasion par le groupe Banda Black Rio, un groupe super swinguant, funky et rythmé, dont je pense même qu’il est à l’origine des racines du hip-hop et du funk carioca. Le spectacle fut fantastique. Le public adora. La critique ne comprit pas et détesta. Mais très vite l’univers musical brésilien emboîta le pas à Caetano. Avec l’amnistie qui advint ensuite et le retour des exilés ainsi que le climat d’espérance qui suivit, la musique légère et dansante reprit le dessus. Le concert consécutif à l’album Livro fut également mémorable. Caetano impeccable sous tous les aspects : du personnage à la mise en scène, sous oublier le chant et la danse, ainsi que les percussions bahianaises et les arrangements populaire-érudits de Jaques Morelenbaum au violoncelle et la participation de son fils Moreno, jouant le prato (cymbale ou assiette) et chantant une samba de roda en anglais : "How beautiful could a being be ». Ecrire à propos d’un tel personnage et donner la mesure de sa dimension dans le panorama musical brésilien et dans le monde était une énorme responsabilité. Mais à mesure que le travail avançait, il est devenu de plus en plus plaisant et en fin de compte, je crois que nous sommes reconnaissants du cadeau.
Quelle est pour vous la place occupée par Caetano Veloso dans l'histoire de la musique ?
CARLA: Caetano est un des pères de la musique brésilienne urbaine moderne. Sa créativité et son éternelle recherche de nouveaux langages, rythmes, nouvelles histoires ont donné une œuvre consistante, qui condense les influences locales, nationales, et globales qui a trouvé un vaste écho de par le monde.
RICARDO: Caetano est un inquiet. Toujours en train de provoquer, toujours à la recherche de nouveaux chemins, que ce soit en incorporant à sa musique des éléments de musique dodécaphonique ou des percussions de Bahia, des rythmes latinos ou du rock, du forró ou du rap. L’artiste Caetano nous délivre le message que « tout est possible », qu’il est « interdit d’interdire », qu’on peut expérimenter, il exhorte à faire ce qu’on veut et que la loi peut être comprise dans n’importe quel sens (s’inspirant de Paulo Coelho et de Raul Seixas). La trajectoire artistique de Caetano, avec celles d’autres éclaireurs comme Gilberto Gil et Tom Zé, a donné à tous ceux qui sont venus ensuite une immense liberté de création. Ses paroles, labyrinthes d’images, de sonorités, de rythmes et de furie poétique, se marient toujours à la perfection avec les mélodies. Caetano n’est pas réductible à la MPB, au rock ou à la pop, il n’est pas seulement bahianais ou brésilien. Sa musique peut être comprise et appréciée dans toutes les cultures où la structure « chanson » est prédominante.
Quelle fut la plus grosse difficulté rencontrée durant cette aventure ?
CARLA: La plus grande difficulté a été de condenser une carrière si longue et productive, tant de déclarations provocantes dans l’espace disponible.
RICARDO: Ca a été de trouver l’essence qui puisse définir cet artiste multi-facettes. Cette recherche de l’essence de Caetano a guidé notre travail – la nécessité de transmettre au lecteur les faits et les images d’une carrière richissime de manière fluide, factuelle et dynamique.
Quelle chanson de Caetano Veloso résume son art ?
CARLA: O quereres (1984), où Caetano décrit son caractère surprenant, déroutant celui qui prétend l’étiqueter et prévoir sa trajectoire artistique, politique et personnelle.
RICARDO: Choisir une seule musique me parait contradictoire avec la trajectoire artistique de l’homme, mais si je devais le faire, ce serait Alegria alegria (1967), qui est à Caetano ce que Satisfaction est aux Stones. Ses images étranges et fragmentées, cinématographiques, sa mélodie en spirale, les références aux faits, photos, couleurs et noms de l’époque, l’arrangement pop orchestral, tout ça est très Caetano, de fait.
Quelle anecdote résume le mieux le personnage de Caetano Veloso?
CARLA: Je pense à la prison et à l’exil à Londres. Quand il était emprisonné, triste et traumatisé, Caetano a composé une des musiques de carnaval les plus festives et célèbres de l’histoire de la musique brésilienne : Chuva, Suor e Cerveja. En exil, il est devenu une sorte de héros et de martyre de la dictature militaire, mais à son retour, il ne correspondait pas à ce qu’attendaient de lui les militants de gauche et il recommença à se battre avec certains acteurs de la presse.
RICARDO: Il est clair qu’au long de plus de 40 années, il y a eu une série d’épisodes marquants dans la carrière de Caetano, mais je crois qu’un des plus significatifs fut lorsqu’il improvisa un discours devant une assemblée d’étudiants majoritairement de gauche et anti-dictature qui le huèrent à un point tel qu’il leur chanta É Proibido Proibir, durant le IIIe Festival de música da TV Globo, à São Paulo, en 1968… Cette musique, influencée par la révolte étudiante française, ne fut pas acceptée par l’auditoire, adepte d’une protestation conventionnelle et qui était déjà choqué par la barbe, les cheveux et les costumes choquants du bahianais, ainsi que par l’accompagnement à base de guitares électriques « sacrilèges ». A cet auditoire, aux idées avancées en termes politiques, mais très conservatrice en terme de comportement, Caetano déclara la chose suivante : « Mais c’est ça la jeunesse qui dit qu’elle veut prendre le pouvoir ? Vous avez le courage d’applaudir cette année une musique que vous n’auriez pas eu le courage d’applaudir l’an passé ; vous êtes la même jeunesse toujours, celle qui tue demain le vieil ennemi déjà mort hier ! Vous ne comprenez rien, rien, rien, absolument rien. » Comme le disait Carla, ce même public le porta aux nues à son retour d’exil, mais Caetano, avec son don pour l’illusion, s’échappa de cette nouvelle tentative de récupération : au cours de son premier concert à son retour d’exil, Caetano se présenta sur scène de la façon la plus androgyne. Cette provocation fut celle de trop pour la gauche orthodoxe, qui se remit aussitôt à le critiquer.
Quelle autre biographie auriez-vous accepté d'écrire ?
CARLA: Le Brésil a tant d’artistes de renom. Ce serait un privilège d’écrire sur n’importe lequel et d’aider de cette façon à divulguer leurs œuvres dans d’autres parties du monde. Tom Jobim, Gilberto Gil, Milton Nascimento, Chico Buarque font partie entre autres de ces grandes personnalités artistiques, mais de nombreux autres seraient également intéressants à traiter.
RICARDO: Je suis tout à fait d’accord avec les noms que Carla a déjà cités, et j’y ajouterai quelques uns comme Djavan, Zeca Pagodinho, Martinho da Vila, Paulinho da Viola, João Gilberto, Baden Powell, et même des gens plus jeunes, mais avec une vie très riche, comme Carlinhos Brown et Marcelo D2.
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